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Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

Douze août: La vieille dame et la mort

Ma galerie photos me donne à revoir chaque matin les clichés marqués à la date du jour et que j’ai saisis au fur et à mesure des vingt dernières années.

Ce matin, c’est le portrait de ma mère qui m’est venu, dans son cercueil encore ouvert. Mais je préfère publier en couverture un autre cliché qui date de quelques semaines avant son décès. C’est au petit matin, le 12 août 2022, qu’elle est partie, après une nuit d’un long râle inconscient. Je ne sais même pas si elle est sortie de ce drôle de sommeil avant de partir, ne fût-ce qu’un instant, comme l’avait fait Claude un an auparavant. Je n'y ai pas fait attention. Je lisais un message sur mon téléphone au moment où elle a passé la porte.

Maudit téléphone !

J’avais pourtant veillé toute la nuit dans sa chambre à l’EHPAD. D’abord avec ma sœur. Puis nous avions décidé de nous relayer. J’ai pris le premier quart cependant que Martine rentrait chez elle dormir un peu.

Je n’avais jamais réalisé que la mort était si simple. Les souffrances qui la précèdent sont terribles parfois et conduisent à ce qu’on la réclame. Claude m’avait demandé à plusieurs reprises dans ses derniers jours de « faire quelque chose ». Son médecin avait accepté de la placer dans le quasi-coma que procure une machine à morphine. Elle n’a repris conscience que durant un bref instant où nous nous sommes regardés. Puis elle a cessé de respirer, tout simplement.

Pour maman, les choses étaient différentes. Elle ne se plaignait pas de douleurs particulières. C’est juste qu’à 94 ans son corps était usé. Elle perdait un peu la tête. Elle n’y voyait plus guère, n’entendait presque plus et cela l’a conduite à s’enfermer dans un monde intemporel de souvenirs déchirés. Jusqu’à ce qu’elle cesse de respirer et de se souvenir.

J’avais sept ans lorsque j’ai été confronté pour la première fois à la mort.

J’avais bien vu déjà dans mon enfance tuer, plumer et vider une poule. Ou encore tuer un lapin que mon grand-père dépouillait ensuite en quelques mouvements précis avant de mettre à sécher la peau maintenue tendue par un agencement de baguettes de noisetier.

Il est arrivé aussi que l’on tue le cochon dans la cour, derrière la maison. C’était alors une affaire familiale à laquelle participaient de mes oncles et de mes tantes. Les cris du cochon me bouleversaient, et je ne voulais pas regarder. Puis je finissais par rejoindre le groupe des femmes dans la cuisine d’Yvonne, la plus jeune de mes tantes, et qui habitait « le logement derrière ». Elles coupaient, hachaient, salaient, préparaient de savants mélanges d’aromates. Et j’en oubliais les cris de la bête.

Elles m’ont appris à souffler dans des boyaux qu’elles avaient d’abord soigneusement nettoyés et dans lesquels on ferait les boudins et les saucisses. L’image que j’en ai inscrite dans mon souvenir se mêle aujourd’hui à celle d’un souffleur de verre que j’ai vu bien plus tard à Vannes le ChatelMais tout cela au fond, ce n’était que de la cuisine, avec ses aspects cruels et d’autres plus ludiques. C’était la vie plus que la mort.

La mort, dans mon esprit d’enfant, ne s’en prenait qu’aux gens pendant les guerres, ou bien à l’usine, ou bien quand on était très vieux et tremblotant. Le sacrifice de la poule ou du lapin, et la grande fête familiale autour de celui du cochon, nourrissaient notre vie, et même notre survie en ces temps d’après-guerre où tout manquait encore.

Mes enfants et mes petits-enfants qui trouvent aujourd'hui leur viande et leurs légumes dans les rayons de supermarché ne peuvent pas avoir le même rapport à la nourriture que celui que j’avais alors et qu’il me semble avoir conservé.

Je ne sais pas, par exemple, ce qu’évoquera plus tard pour Enzo un verre de lait. Peut-être lui suggèrera-t-il le plaisir du biberon, du « bibi » qu’il réclame encore parfois en guise de repas, lorsqu’il est très fatigué ; ou encore la saveur du lait tiédi au micro-onde que je lui sers avec un peu de poudre de banania pour son petit déjeuner. Ce que m’évoque à moi, en revanche, un verre de lait, c’est le bidon de fer blanc que je déposais à la ferme du Génin sur le chemin de l’école et que je reprenais au retour, plein d’un lait déjà tiède parce que tiré directement au pis de la vache. C’est le beurre que j’ai vu battre plus tard en Pologne, à Lipnik, dans la ferme de la Tante Marie, une de mes grands-tantes qui était repartie y vivre après la guerre. Et puis, ce sont les vaches et leurs bouses dans les prés de Solgy, sur le chemin de l'école, entourées souvent d’un rond de faux mousserons. Ce sont les fils de la clôture des parcs que nous transformions en parcours d’aventure, marchant sur celui du bas et nous maintenant à celui du haut. J'avais six ans alors ou peut-être sept.

C’est sans doute à ces premières années d'enfance que je dois mon goût pour la cuisine… de la confection des mets à leur dégustation. Parce que chacun de leurs ingrédients est chargé de rêve et d’images d'antan. 

Mais je voulais parler de la mort dans ce billet et voilà que la camarde me fait reprendre les chemins de la vie.         

                                                          

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