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Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

Chutes

Lucas vient de faire une chute spectaculaire dans le magasin Maisons du Monde. Réjane m’a appelé pour m’en conter le détail. Une course pour suivre Axel, un changement de rayon, un tapis sur le sol dans lequel on bute et une chute sur l’angle d’un dispositif d’exposition. Le petit s’est ouvert le front et la plaie a saigné abondamment, au point que le magasin a appelé les pompiers.

Tout va bien à présent. Les secours l’ont emmené avec son père jusqu’aux urgences du CHU où on l’a recousu.

Je ne sais si Lucas se souviendra vraiment de ce voyage dans l’ambulance rouge. Mais il en reconstruira sans doute l’épopée que lui auront contée plus tard ses parents et son frère. Et il y songera parfois, lorsqu’il regardera l’ours en peluche que lui ont offert les pompiers de l’ambulance.

Peut-être conservera-t-il également une petite cicatrice au front dont il sera fier comme j’ai longtemps été fier de celle que j’arbore au-dessus de la lèvre et qui barre le philtrum, cette fossette que la légende attribue au doigt d’un ange.

Je n’ai jamais oublié la chute qui m’a valu cette cicatrice.

Maman m’a souvent rappelé que j'avais beaucoup saigné. Richard, qui devait alors n’avoir que quatre ou cinq ans, avait demandé ce qui m’était arrivé. On lui avait répondu que j’étais tombé sur une pierre. « Une pierre rouge alors, avait-il rétorqué ». En réalité, je ne me souviens pas de cette réplique. Elle m’a été contée bien plus tard.

Ce dont je me souviens en revanche, c’est de m’être senti coupable, et tellement ridicule. J’étais sur le chemin de l’école et je passais tout juste la carrière qui bordait la route avant la nationale. Ce qu’on nommait ainsi, c’était plutôt un terrain vague, un creux bordé de buissons d’épineux où stationnaient parfois quelques roulottes de romanichels et où l'on s'était débarrassé de vieux matériaux, briques et poutres de bois que dévoraient peu à peu les pieds de chélidoine.  

C'est en longeant la carrière que j'ai croisé une dame que je ne connaissais pas et dont j’ai imaginé qu’elle se rendait à Saint-Charles. Il n'y avait en effet, avant les premières maisons du village à deux bons kilomètres, rien d'autre que la nôtre et les deux voisines dont les habitants m'étaient familiers. 

Les talons de ses chaussures rythmaient joyeusement sa marche et j’ai essayé d’en reproduire le tempo. Il n’était pas facile pour mes jambes de gamin de tenir une telle cadence et il me fallait parfois la reprendre par de fréquents changements de pied. L’un d'eux m’a fait tomber de tout mon long.

Je me suis relevé rapidement et j’ai serré les dents. Je ne voulais pas que la dame se retourne, qu’elle aperçoive le sang qui coulait entre mes doigts ni qu’elle devine le ridicule de ma chute.

J’ai attendu qu’elle se soit éloignée avant de rentrer à la maison. J’ai alors raconté que j’avais buté contre une pierre. Je n’ai parlé ni de la dame, ni du claquement de ses talons, ni de son tempo. Et j’ai manqué l’école cet après-midi là.

 

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