Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
2 Août 2024
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Marie-Anne est venue mercredi passer quelques jours avec Enzo et moi.
Enzo a quatre ans, et c’est l’âge de l’émerveillement. Il est prêt à rendre tous les services, à essayer toutes sortes d’activités, et de mets aussi. Je crois que c’est vrai de tous les enfants, sauf bien sûr dans ces endroits du monde où sévissent la guerre, les dictatures absurdes ou simplement la faim dont les pays nantis sont en grande partie responsables.
C’est à ce même âge me semble-t-il qu'Elise avait demandé à goûter le gratin d'andouille que nous nous étions offert Claude et moi. Et elle avait dévoré toute ma portion. J’en avais été réduit à manger les chipolatas que nous lui avions achetées, convaincus qu’elle n’aimerait pas ce fameux gratin d’andouille.
Difficile de prévoir ce que fera un enfant de quatre ans. Le meilleur et le pire.
Quatre ans, c’est à cet âge aussi je crois qu’un petit bonhomme s’était détaché de la main de son grand-père sur les remparts d'une ville fortifiée où j'ai travaillé jadis. Et il avait fait une chute mortelle.
J’avais rencontré le grand-père, quelques années plus tard, dans un cadre professionnel. Il n’avait pu s’empêcher de me demander au cours de l’échange, comme si, dix ans après et quel que soit son interlocuteur, c'était la seule question qui vaille d'être posée : “Mais pourquoi donc n'ai-je pas retenu sa main ?”
Il était brisé, définitivement, sans résilience possible, et je suis certain que cette question, il l’aura encore posée, à Dieu, au diable ou à lui-même, dans son dernier souffle.
Quatre ans, c’est aussi mon âge que j’avais claironné dans la cour de l’école le jour de mon quatrième anniversaire. J’y étais venu avec maman pour je ne sais quelle démarche avant ma première rentrée. Nous avions croisé le directeur :
- Tu as quatre ans m’avait-il lancé.
- Comment vous le savez ?
- C’est écrit dans le journal.
J’avais fait les yeux ronds.
- Maman, c’est vrai que dans le journal c’est écrit que j’ai quatre ans avais-je questionné ?
Je ne me souviens plus en revanche si à quatre ans j’aidais déjà à dénoyauter les mirabelles, comme vient de le faire Enzo avec bonheur, à écosser les haricots et les petits pois. Peut-être. Plus tard en revanche je suis certain que j’y participais, ainsi qu’à la récolte des pommes de terre, en famille, c’est à dire avec mes grands-parents, mon frère et ma sœur, et maman qui pestait au fond d’elle-même, comme elle a toujours pesté lorsqu’il lui fallait s’occuper des tâches domestiques ou agricoles.
Quatre ans, c’est également l’âge de mes premiers vrais souvenirs, ceux que je suis à peu près capable de dater, en tout cas je le crois.
Il en est d’autres en revanche qui remontent à très loin et qui ne sont que les derniers frémissements de sensations très fortes, tellement fortes qu’elles me sont restées. Il en est ainsi de ce jouet que m’avait apporté mon père pour Noël.
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C’était l’usine, enfin son comité d’entreprise, qui me l’avait choisi. L’usine, ce monde mystérieux, ce presque Dieu que servait et qui servait la famille.
Il s'agissait d'un rouleau à pousser, en bois peint, un peu comme celui-ci, mais plus dépouillé, et coloré de jaune de vert et de rouge