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Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

Souvenirs des années de guerre 3

Chapitre 3

 

Trois jours plus tard, je tombai malade. Pas de médecin, ni même un lit. Dans la salle où l'air devenait irrespirable tant elle était remplie de monde, je claquais des dents. La fièvre me brûlait. Chacun de mes pas résonnait douloureusement dans ma tête et je n'aspirais qu'à m'allonger dans un coin et ne plus me relever.

Mes parents m'en empêchèrent, m'obligeant à rester debout et même à marcher. Comme une somnambule, voyant les gens à travers un brouillard, j’obéissais et, si parfois mon mal de tête cessait un peu, j'avais la nette sensation de marcher sur des nuages.

Deux jours passèrent ainsi. Alarmés, mes parents demandèrent un lit de camp au gardien de la salle. Il y en avait bien un, rempli de parasites, mais il était réservé aux mourants. Mon aspect ne devait pas encore être celui d 'une moribonde puisqu'il me fut refusé. Ma mère se tournant vers mon père dit :

   - Szczepan, il faut faire quelque chose. Hela semble être très malade, il faut trouver un médecin.

Mon père se dirigea résolument vers le poste de garde placé à la sortie. Après avoir expliqué la situation au soldat de service, il reçut l’autorisation écrite de se rendre dans Paris, mais seul, à la recherche d'un médecin. N'en trouvant pas, il vit une pharmacie sur son chemin et y pénétra, décrivant avec le plus de précision possible les symptômes de ma maladie au pharmacien. Ce dernier se dirigea vers une petite officine, en rapporta deux ou trois remèdes et assura qu'avec ce traitement je devais être soulagée très rapidement de mon mal. Cet homme devait être très savant puisque deux jours plus tard ma fièvre était tombée et mon mal de tête n'était plus qu'un mauvais souvenir. Je repris de l'appétit et mes forces revinrent au grand soulagement de mes parents.

Avoir vécu huit jours ainsi avait été un enfer pour nous tous, sauf pour Marcello et son père qui avaient eu l’autorisation de continuer leur route deux jours après notre arrivée en cette gare. Aussi notre crainte de devoir y rester indéfiniment augmentait de jour en jour. Et si cela devait durer des semaines, voire des mois, jamais nous ne résisterions à un hiver passé dans de telles conditions. Les enfants pouvaient tomber malades. L’anxiété grandissait en nous et le visage de mes parents devenait de plus en plus sombre et préoccupé.

Un après-midi, voyant que le soldat de garde était le même que la fois précédente, mon père retourna vers lui. Il lui assura que je n’étais pas entièrement guérie et que le pharmacien lui avait dit de venir chercher d’autres remèdes si tel était le cas.

Le soldat n’eut aucun soupçon et, sans difficulté, lui délivra une nouvelle autorisation de circuler dans la capitale. Cette fois ce n’est pas vers une pharmacie que se dirigea mon père, mais tout droit vers la kommandantur allemande.

Des gens de toutes sortes et de toutes races attendaient patiemment leur tour d’entrer dans ce lieu où leur serait peut-être délivrée une autorisation quelconque leur permettant d’améliorer leur sort et celui de leur famille. Sur leurs traits se lisait la fatigue. Sans doute étaient-ils là depuis des heures et ils formaient une queue interminable. Une sentinelle les surveillait étroitement et parfois demandait à l’un ou l’autre de lui présenter ses papiers. Souvent, après vérification, ils étaient renvoyés immédiatement, sans ménagements.

Ce manège ne manquait pas de surprendre mon père qui observait sans comprendre. Soudain, levant les yeux, il aperçut enfin ces mots écrits pourtant en énormes caractères, en plusieurs langues, sur un grand écriteau :

« L’accès de la kommandantur est formellement interdit aux Juifs et aux Polonais »

Saisissant enfin la raison pour laquelle ces gens étaient chassés, il se dit qu’il n’avait aucune chance en attendant son tour et qu’il devait agir autrement si nous voulions quitter la gare d’Austerlitz au plus vite.

Regardant autour de lui il s’aperçut qu’un côté du bâtiment donnait sur une toute petite impasse étroite et non surveillée. Paraissant attendre son tour, il surveillait la sentinelle et, au moment où celle-ci tournait un instant la tête d’un autre côté, il fila dans cette impasse...

 

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