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Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

Michel, une mort stupide

Je suppose que mon oncle a rendu son dernier souffle simplement, comme l’ont fait Claude et maman. Je ne crois pas qu’il ait eu le temps de se rendre vraiment compte de ce qui lui arrivait.

Il se levait de sa sieste. Il avait commencé de lacer ses souliers avant de s’écrouler, asphyxié par le gaz de ville. Une mort stupide.

Une mort aussi que l’on aura beaucoup commentée et réinventée.

Je me souviens de conversations entre grands et qui s’interrompaient dès que l'on m’entendait venir. J’avais eu le temps pourtant d’en saisir quelques bribes et il est arrivé que j’interroge maman. Sa réponse me laissait sur ma faim et, si j’insistais, c’était une réprimande.

« Toi, Michel t’adorait, me disait-elle souvent »

Et elle me contait sans cesse la même anecdote.

Michel avait dû passer une dizaine de jours avec nous dans l’appartement, la jambe immobilisée par une sciatique sévère. Il restait à lire toute la journée dans la salle, allongé sur le canapé dont on avait rabattu les accoudoirs. Il « engueulait » tous ceux qui se risquaient à troubler sa lecture, sauf moi qui allais jusqu’à grimper sur lui, inconscient de la douleur qui le taraudait.

Pour ma part, je ne me souviens pas de ces moments. Peut-être étais-je trop jeune. Ils ne me revenaient pas davantage quand maman les évoquait, au point que je m’interroge aujourd’hui sur leur réalité. Maman aurait-elle forcé le trait et voulu simplement me faire partager son amour pour ce frère aîné qui l’avait tant soutenue lorsqu’elle était enfant et qui avait su se faire ensuite tellement détester ?  

Dès l’annonce de son décès, on s’est mis dans la famille à en compliquer les circonstances. Il est vrai que Tante Gilberte avait tardé à le faire savoir à mes grands-parents. Lorsque son télégramme est arrivé, les obsèques avaient déjà eu lieu.

On a alors évoqué l’hypothèse d’un suicide qu'elle aurait voulu cacher. C’est à mon sens peu probable. Relace-t-on ses souliers quand on veut s’asphyxier au gaz ? Et puis pourquoi le cacher ?

J’ai cru comprendre, dans les bribes de conversation qu’il m’était arrivé de saisir, qu’il aurait pu s’agir aussi d’un meurtre. Michel avait, paraît-il, l’alcool méchant et il était violent alors, avec sa femme et ses fils. On m’a raconté, qu’une fois ou l’autre, mon père avait dû intervenir pour qu’il cesse de frapper tante Gilberte.

Et puis il avait eu une vie conjugale bien particulière, ou plutôt deux vies conjugales, une officielle à Gand, avec Gilberte qui lui avait donné trois fils ; et une autre, parallèle, à Pont à Mousson avec une autre femme qui, je crois, se prénommait Ida et qui lui avait donné un garçon et une fille, Serge et Claude.

Ma mère l’avait toujours su, et elle avait toujours couvert ce côté sombre de son frère.

Gilberte et son père dans les rues de Gand

Tout cela venait soutenir l’hypothèse que quelqu’un ait pu ouvrir le gaz durant la sieste de mon oncle. Quant à l’enquête, si elle avait eu lieu, elle aurait pu avoir été volontairement bâclée par une police locale que dirigeait alors le père ou le grand-père de Gilberte.

Mémère était sans aucun doute pour beaucoup dans ces accusations. Elle n’aimait guère sa bru. Trop belle, trop élégante, insuffisamment ménagère.

Elle l’avait côtoyée durant quelques mois. Michel s’était en effet installé avec sa famille dans la maison des grands-parents à Mexy, où on avait agencé un appartement à l’étage. Un large palier qui desservait une cuisine, une grande chambre, prolongée par une autre, borgne, un petit bureau au plafond rampant, percé d’une lucarne, et un minuscule débarras.

Le logement était chauffé en hiver par un poêle à charbon. Pas d’eau, pas de commodités, pas plus que dans le reste de la maison. L’eau, il fallait la tirer au puit de la cave, et la monter seau par seau. Quant aux commodités, elles se limitaient à un WC à la turque, dans la cour à l’arrière de la maison, et au pot de chambre pour la nuit. Je ne crois pas que la jeunesse citadine de Gilberte lui ait donné l’habitude d’un tel inconfort.

Ils ont vécu là sous le regard de Mémère dont je doute qu’il ait pu être indulgent. Mémère s’activait sans cesse et détestait la paresse, qui était probablement pour elle le pire des vices. Gilberte aimait vivre et en prendre le temps.

Et lorsque Michel a commencé de boire régulièrement jusqu’à en être saoul, mémère qui avait su, quant à elle, tenir son mari à cet égard, a dû en incriminer Gilberte au moins pour partie.

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