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Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

Départs

Marie-Anne vient de partir, après cinq jours passés à la maison.

C’est à chaque départ le même sentiment de vide qui m’oppresse, comme si j’étais aspiré de l’intérieur. Cela remonte à très loin, au départ de Jean Yves Cousin, mon copain de classe à la communale, mon ami. Je crois bien que je n’avais que lui.

Il est parti en cours d’année. Son père, Inspecteur dans l’Education Nationale était muté, ou plus probablement promu. D'ordinaire les mutations se font à la rentrée, alors que le calendrier des promotions dépend de la vacance des postes.  

Nous étions en CE1 ou peut-être en CE2. C’est un événement essentiel de mon enfance et, curieusement, je ne parviens pas à le dater précisément. Je me souviens en revanche que, pendant longtemps, il m’a suffi d'évoquer ce départ pour que montent les larmes. Et j’ai découvert que l'on pouvait pleurer sur commande. Je me suis demandé ensuite si les acteurs, lorsqu'on exigeait d'eux des larmes, se mettaient à penser au départ d'un ami.

Puis j'ai oublié Jean Yves jusqu’à ce que cette photo trouvée dans la boite à chaussure où maman rangeait les clichés d’avant n'en réveille le souvenir. C’est une photo de classe. La seule que je possède. Sans doute y a-t-il eu d'autres clichés au fur et à mesure de ma scolarité, mais mes parents ne les ont pas achetés. Dépense inutile ! C'est qu'il leur fallait toujours compter.

Parfois pourtant mon père se laissait aller. C’était toujours pour acheter du beau, de la décoration. Ou alors c’étaient des équipements dont il espérait que le reste de la famille les jalouse. Papa a toujours eu besoin de montrer une aisance qu'il n'avait pourtant pas. C’est ainsi que nous avons été les premiers, dès 1959, à posséder un téléviseur, , un poste noir et blanc. Ce n'est pas tout à fait vrai. Tonton Gino avait installé le sien bien avant. Mais ça ne comptait pas. Gino était riche. Tout le monde le savait.

En tout cas, nous faisions dorénavant partie du million de familles qui se retrouvaient le soir devant le petit écran, et papa n’en n’était pas peu fier. Nous appartenions de surcroît aux  privilégiés qui, parce que frontaliers, captaient, outre les émissions de l’ORTF, celles de la télévision belge et surtout celles de télé Luxembourg. Le jeudi, de 17 à 19h, c’était donc télé pour nous, les enfants. Ivanhoé, Rintintin, Helmut le petit bricoleur... Et le samedi aux mêmes heures, nous avons regardé une collection fabuleuse de westerns, de comédies musicales, de Laurel et Hardy, de Charlots et de dessins animés. Ah Popeye!

Plus tard, nous nous sommes passionnés en famille pour les matchs de catch que mon père commentait avec plus de conviction encore que Roger Couderc.

L’un des achats somptueux de papa et qui m’aura marqué le plus, c’est celui des cadres. Aujourd’hui je parle de tableaux, mais quand j’étais petit, on disait des cadres. Comme si l’œuvre n’avait été composée que pour mettre en valeur le cadre qu’on lui choisirait.

L’un d’eux, j’en ai hérité et je l’ai accroché en bonne place dans mon salon. Non parce qu’il aurait quelque valeur, mais parce qu’il me rassure, après que pourtant son arrivée brutale à la maison de Mexy m’avait laissé une blessure.  Mais  je l’ai contemplé tant de fois qu’elle a cicatrisé, et qu’il m’apaise à présent, et qu’il fait partie de moi.

Mon père et moi étions arrivés presque ensemble à la maison, lui de l’usine et moi de l’école. Papa portait à deux mains un gros paquet enveloppé de papier kraft. Quel âge avais-je ?  Je ne sais plus, l’âge d’apprendre de premiers rudiments de géométrie en tout cas, puisque j’avais à recopier cent fois la formule de calcul du volume d'un parallélépipède rectangle. Je la connaissais, mais, il arrivait que je sois étourdi. La copier cent fois, je trouvais cela injuste. Et puis le faire discrètement dans l’appartement était impossible. Je n’éviterais pas les remarques.

J’étais resté en bas, réfléchissant à une improbable défense quand j’ai entendu hurler maman.

- Tout pour la façade.  Toujours! Et avec quoi je vais payer le carnet chez la mère Renault ?

Une porte qui claque, un bruit de verre brisé, les pas de maman dans l’escalier. Elle est entrée dans la cuisine de mémère, mâchant des mots en polonais mêlés de sanglots.

Puis j’ai entendu la voix de Mémère, dure. La langue polonaise chuinte d'ordinaire, mais elle sait se durcir aussi et laisser passer la colère.

Je suis monté à l’appartement. Papa était debout, sombre, devant la table de formica sur laquelle s’exposaient trois tableaux à peine sortis de leur gangue de papier kraft. Le plus grand décore aujourd’hui ma salle.

Sur chacun des deux autres, encadré de rouge, un oiseau s’était figé, comme si les cris de mes parents l’avaient foudroyé. Je ne sais ce que sont devenus ces deux cadres jumeaux.

- Ils sont très beaux, papa, avais-je murmuré, fasciné par l’étrange ambiance de la promenade en calèche du grand tableau.

- Les oiseaux seraient bien dans l’escalier, qu’est-ce que tu en dis, m’avait répondu papa ?

Je ne sais plus où on avait fini par les accrocher

Ce que je n'ai jamais oublié en revanche, c'est le regard en coin des clientes de l’épicerie lorsque, après ma matinée de classe, j’y suis allé prendre quelques courses que maman m’avait listées pour assurer notre repas de midi

- Pour aujourd’hui je te les donne, m’avait lancé l’épicière. Mais tu diras à ta maman qu’elle doit venir payer le carnet dès demain. Il y a longtemps que je ne l'ai pas vue !

J’étais rouge de honte. Mais je me suis redressé pourtant.

- Merci madame. Je le lui dirai.

J'ai franchi la porte et je sentais dans mon dos les regards de ces mégères dont j'étais certain qu'elles commenceraient de cancaner dès que je serais hors de portée de voix.

 

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