Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
19 Août 2024
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LUI, je l’avais découvert très concrètement à Gand à l’été 1965. Jusque-là, je n’avais jamais osé. J’avais quatorze ans et très envie d’en feuilleter les pages. Mais cela n’était pas très moral, parce que bien peu conforme à mon statut de jeune séminariste.
Ouvrir le magazine LUI, c’était pécher. Et la tentation était grande.
Ce qui me retenait d’abord, c’était la certitude que, même redressé pour paraître plus grand, grimé pour paraître plus vieux, j'aurais été trahi par la rougeur de mon front et de mes joues. J'aurais baissé les yeux en déposant la revue et ma monnaie sur le comptoir, pétrifié par le regard moqueur du buraliste, trahissant mon âge, découvrant le séminariste et confessant publiquement par mon attitude ce péché que je commettais.
Et si de surcroît le buraliste s’était avéré UNE …
Feuilleter un numéro de LUI, étaler sa page centrale, suivre d’un doigt léger le tracé d’une courbe sur papier glacé, j’en mourais d’envie tout en étant certain que jamais je ne l’oserais.
Et puis est venu l’été 1965. Le cancer de Mémère progressait, malgré deux opérations qui n’avaient pas laissé grand-chose de son estomac, mais rien changé à son état. Au contraire.
Elle avait considérablement maigri et ne quittait plus la chambre, assommée par les piqures de morphine.
La dernière fois que je l’ai vue, elle ne parlait plus, ou si peu. C’est du regard, ou par un gémissement qu’elle demandait qu’on l’aide à redresser le buste pour vomir un mince filet de bile dans le bassin qu’on lui tendait.
- C’est fini. Inutile de la maintenir hospitalisée. Mais le cœur tient toujours, et tant qu’il veut bien battre !
On avait ramené Mémère chez elle, et son cœur avait continué de battre durant près d’un mois.
Maman et Marraine (Léone) se relayaient auprès d’elle, d’abord le jour, puis jour et nuit.
Les hommes se contentaient de prendre des nouvelles et de passer brièvement la saluer.
Papa et tonton Louis parce qu’ils étaient contraints par le rythme des tournées à l’usine, mais peut-être aussi parce que la mort, même s’ils l’avaient croisée quelquefois durant la guerre, continuait de les mettre mal à l’aise. Quant à Pépère, il continuait de s’affairer aux travaux du jardin, une pièce de plus de deux mille mètres carrés toute en culture, sans compter le verger et le champ de luzerne, et où les récoltes s’étalaient tout au long de l’été. S'était ajouté pour lui le soin de la basse-cour que Mémère avait toujours assuré jusqu’alors.
Curieusement, personne n’avait songé que nous autres, les enfants, aurions pu le décharger. Pour mes parents, la mort n’était pas l’affaire des gosses et, dans ces circonstances ils nous voyaient davantage comme une charge que comme un secours. Et ils nous avaient éloignés.
Pour ma part, c’est chez ma marraine à Gand, où j’ai retrouvé mes trois cousins, Étienne, Lucien et Yves, que j’ai passé ces quelques semaines, m’y émerveillant de tout, et m’efforçant d’oublier que Mémère continuait de ne pas mourir.
C’est là qu’un après-midi, où pour je ne sais plus quelle raison j’étais demeuré seul, j’ai découvert avec un plaisir embarrassé, sous le lit de Lucien, une collection d’une bonne dizaine de numéros de LUI.
Je n’ai pas osé les ouvrir d’abord. Je me suis mis à l’écoute des bruits de la maison avant de me convaincre que j’entendrais nécessairement s’ouvrir la porte si quelqu’un venait à rentrer. Puis j’ai commencé à en feuilleter fiévreusement les pages, fasciné par la délicieuse impudeur de ces corps presque dénudés.