Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
15 Août 2024
J’ai bien connu l’appartement où avait vécu Michel avant de quitter la France, Mexy, et la maison des grands-parents pour s’installer définitivement à Gand. J’y ai vécu de mes quatre ans (peut-être même un peu avant), à mes dix ans.
Auparavant, nous logions « derrière ». C’est ainsi que l’on nommait un minuscule espace indépendant à l’arrière de la maison, où l’on avait aménagé une cuisine et une pièce plus vaste qui servait de chambre commune. C’était l’immédiat après-guerre. Les logements étaient rares et mes parents n’avaient pas le sou. Après notre départ, le logement derrière a été loué, d'abord à deux ouvriers dont l'un s'appelait Albert et roulait en scooter. J'en reparlerai sans doute. Puis à ma tante Yvonne, de douze ans plus jeune que mon père et qui y a commencé sa vie de couple.
Je ne me souviens pas de notre déménagement, ni de notre arrivée dans l'appartement. Sans doute n'étais-je pas bien grand, et le déménagement pas bien long. Il est vrai que nous ne possédions que peu de choses.
Je me souviens très précisément en revanche de la chambre borgne qui prolongeait celle de nos parents et dont nous avons partagé, mon frère, ma sœur et moi, le lit immense. Je m’y recroquevillais en hiver jusqu’à ce que les couvertures piquées et le plumon épais me réchauffent enfin. La promiscuité y était moindre, malgré tout, que « derrière ». Mais il y avait, plaquée au mur, à demi bloquée par la tête du lit, une porte qui ouvrait sur un débarras obscur, où s'entrecroisaient des toiles tissées par des araignées que j'imaginais terrifiantes et voraces.
Et, lorsqu'on nous avait éteint la lumière et que l’obscurité était totale, j'invoquais l'ange gardien qui veillait sur nous depuis son cadre, je m'efforçais de garder en tête son image, et je finissais par m'endormir, apaisé.
L'ange en réalité, dans son grand cadre doré, veillait sur les enfants du tableau, qui était suspendu de façon telle que j'avais pourtant l'impression que c'était vers nous qu'il se penchait.
La chambre borgne, nous n’y vivions que la nuit. Le jour, lorsque nos devoirs et les quelques tâches ménagères que nous confiait maman, comme "faire les poussières", étaient achevées, nous étions le plus souvent à courir dehors, ou bien à jouer dans le « garage », un atelier attenant à la maison et qui avait été construit pour accueillir l’entreprise d’électricité qu’avait tenté de créer Tonton Michel.
C’est sur l’établi, au fond de ce garage, que nous avons, Richard et moi, découvert nos premiers outils, avec lesquels nous avons façonné les épées, les arcs et les flèches de nos jeux. Nous ne manquions ni l’un ni l’autre d’imagination. De cet outillage, je me souviens particulièrement de l’étau lourd fixé à l'établi, et d’une plane de charron qu'il nous a fallu apprivoiser lentement pour transformer nos bouts de bois.
Un jour, papa a scellé un crochet dans une poutre de béton du plafond et installé une corde à grimper pour que Martine puisse s'y entraîner. C'était en effet un exercice imposé dans l'école qu'elle fréquentait.
Cette corde, nous nous la sommes rapidement appropriée Richard et moi, passant des heures à jouer les Tarzan, nous défiant l'un et l'autre jusqu'à parvenir tous deux à nous hisser au plafond, à la force de nos seuls bras, et les jambes à l’équerre.
Ce garage aura été un lieu essentiel de mon enfance, comme l'a été aussi l’escalier devant la maison sur lequel nous restions assis de longs moments pour y pratiquer des jeux plus calmes. L’un d'eux consistait à deviner des prénoms, des métiers, ou encore des pays dont l’un de nous proposait la première et la dernière lettre.
C’est ainsi que j’ai découvert qu’existait, et que j'ai appris à orthographier, commençant par un O et finissant par un E, le métier d’Oto-rhino-laryngologiste, mot composé et que j’ai longtemps associé à celui d’ornithorynque.
Que mon ORL, qui n'a ni queue de castor ni bec de canard, me pardonne !