Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
22 Octobre 2024
Chapitre 4 (suite)
... Il ne répondit pas.
Elle le regarda plus attentivement.
Mon père était un homme de très petite taille, assez mal vêtu, non par obligation, mais ne se sentant à l’aise que dans les vêtements les plus usagés. De teint très pâle, l’air maladif bien que possédant une force physique et une santé peu communes, il présentait un aspect pouvant inspirer de la pitié, mais jouant en sa faveur en certaines circonstances. De plus, son regard vif et intelligent lui attirait toutes les sympathies.
Après quelques instants d’observation le regard de la secrétaire s’adoucit. Utilisant la même langue, mon père lui expliqua alors la situation précaire qui était la nôtre et lui dit qu’un laisser-passer pour continuer notre voyage nous était de la plus grande nécessité. La secrétaire réfléchit un court instant puis répondit :
- Attendez un moment, ne bougez pas d’ici. Je reviens immédiatement.
Ouvrant une porte qui donnait accès directement au bureau du commandant, elle se dirigea vers ce dernier et, se penchant vers lui, se mit à lui parler. Mon père pouvait suivre la scène, la porte étant restée entrouverte.
Quelques instants plus tard, O merveille, le laisser-passer tant convoité, dûment rempli, signé et portant le cachet de la kommandantur de Paris, passait des mains de la secrétaire à celles de mon père.
Très ému celui-ci ne savait plus que dire afin de la remercier, mais elle ne lui en laissa pas le temps et, lui souhaitant bonne chance, lui adressa un aimable sourire avant de s’éclipser, visiblement heureuse d’avoir fait une bonne action.
Mon père ne s’attarda pas, osant à peine croire à son bonheur, pressé de nous le communiquer. C’est presque en courant qu’il nous rejoignit. Nous étions sauvés. Terminé ce séjour dans cette gare où chaque jour un pauvre être terminait sa misérable existence, emporté sur une civière, vite remplacé par un autre qu’un même sort guettait.
Finies les nuits glaciales sans sommeil, au milieu de parasites de toutes sortes. Enfin nous allions quitter cet enfer et reprendre la route vers notre maison, notre refuge.
Très rapidement, ma mère se mit à rassembler tous les bagages. Me retournant pour saisir une valise, je surpris mon père perdu dans une prière à voix basse et se signant furtivement. C’est surtout à cet instant que je pris conscience de tous les soucis reposant sur ses épaules. En réalité, il était notre guide, notre protecteur. Sa foi et sa confiance dans la bonté des hommes venaient d’accomplir un véritable miracle. Car c’en était un que d’avoir réussi, de cette façon, à obtenir les papiers qui allaient nous permettre d’échapper au sort qui aurait dû être le nôtre sans cela : continuer, comme tant d’autres, à dépérir des semaines ou des mois dans cet endroit horrible.
Je n’en admirai et aimai mon père que davantage.