Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
8 Janvier 2025
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Le soir même, nous étions à la gare de l’Est après un pénible trajet par le métro bondé de voyageurs énervés, se bousculant sans merci. Il fallut placer les deux bambins sur les épaules sinon ils auraient été piétinés par cette foule impitoyable. Personne n’avait le temps ni le goût de se livrer à des sentiments humains. Quelques personnes se lançaient des injures, prêtes à en venir aux mains. Tout le monde jouait des coudes et j’ai cru mourir étouffée au milieu d’adultes bien plus grands que moi.
Paris, ses gares et son métro m’ont laissé un très mauvais souvenir. Là s’est d’ailleurs bornée ma première vision de la capitale à laquelle j’avais si souvent rêvé à travers mes lectures d’enfant. Mais il ne faut pas oublier que nous étions en août 1940.
A la gare de l’Est, c’est avec une grande satisfaction que je pénétrai dans le compartiment qui, enfin, devait nous conduire à destination. Cette fois, le train était presque vide et les places n’y manquaient pas. Les banquettes étaient assez longues, nous permettant de nous allonger et de prendre un peu de repos. Pourtant, notre surexcitation était si grande que le sommeil nous fuyait. Il nous fallut d’ailleurs changer plusieurs fois de train, les coupures de chemin de fer consécutives aux bombardements étant fréquentes. Parfois notre train passait au-dessus d’une rivière. Il allait lentement, de plus en plus lentement, s’arrêtant presque.
Inquiets, nous nous penchions par la vitre et, là, saisis d’un grand effroi, nous le voyions cahoter sur des rails à peine soutenus par un pont de bois provisoire dont l’aspect plutôt frêle nous faisait craindre de ne jamais atteindre l’autre rive. Alors, silencieux, le cœur étreint par l’angoisse, ne bougeant plus et serrés les uns contre les autres, nous nous attendions à tout instant à être précipités dans cette eau menaçante, luisant au-dessous de nous.
La providence devait veiller sur nous et, bien que cette situation se produisît fréquemment, nous arrivâmes sains et saufs dans une ville de Lorraine. Là, nouveau contrôle de papiers par des soldats Allemands. Sûr de lui, mon père exhiba notre laisser-passer. Quelle ne fut pas notre stupeur quand un des soldats lui dit :
- Votre laisser-passer ne ressemble pas à ceux que je vérifie habituellement. Il ne doit plus être valable. De plus, vous êtes sujet polonais et vous n’avez aucun droit de voyager à travers la France. Vous allez nous suivre et vous installer à l’endroit que nous vous désignerons.
Quelle amère déception ! Notre séjour à Paris nous avait marqués, aussi dans notre esprit défilaient encore les moments affreux que nous y avions vécus. Nous faudrait-il donc recommencer les mêmes épreuves ?
Ce ne fut pas le cas. On nous conduisit dans une caserne de gardes mobiles où plusieurs maisons étaient vides de leurs occupants. Il nous fut permis de prendre possession de l’une d’elles pour une durée indéterminée.
Elle était entièrement meublée. De bons lits étaient à notre disposition. Il y régnait même un certain confort auquel nous n’étions pas accoutumés. La nourriture nous était également attribuée, aussi, munie d’un grand récipient, je me rendais chaque jour à quelques deux cents mètres de notre demeure provisoire afin de la quérir. La première journée j’y allai seule. Le lendemain et les jours suivants, des camarades filles et garçons accompagnaient. Ils occupaient la maison en face de la nôtre et nous eûmes vite fait de sympathiser. Ma marmite représentant la ration de six personnes était plutôt lourde et leur aide était loin d’âtre superflue.
Le chef cuisinier était un homme très aimable, appréciant visiblement les enfants. Avec un large sourire il nous disait d’abord quelques mots de bienvenue en Français d’un accent très prononcé.
Puis plongeant son immense louche dans un chaudron encore plus immense, il remplissait en partie mon récipient de bouillon bien chaud. Ensuite, il replongeait son ustensile tout au fond du chaudron en ressortant les meilleurs morceaux de viande et de légumes. Il me servait toujours très copieusement et rien ne nous manquait, pas même les fruits qu’il nous était permis de cueillir sur les arbres longeant les rues de la caserne et dans les jardins abandonnés. Une modeste ration de pain complétait le tout, formant un menu peu varié mais plus que suffisant.
Cette fois nous étions loin d’être malheureux. Notre maison était même pourvue d’une petite bibliothèque dans laquelle je puisais à loisir. Pourtant notre but n’était pas atteint. Cent cinquante kilomètres à peine nous en séparaient, mais sans autorisation, nous ne pouvions les franchir.
Ces quelques jours de repos forcé nous avaient fait le plus grand bien mais septembre arrivait et mes parents trouvaient le temps bien long. Ils ne s’avouaient pas vaincus et tenaient absolument à rentrer au plus tôt.
Huit jours plus tard mon père retourna à la Kommandantur de la ville dont nous dépendions. Le commandant le reçut très aimablement et écouta attentivement ses explications. Puis jetant un regard sur ses papiers il sembla très surpris et déclara :
- Mais monsieur, je ne sais pour quelle raison vous avez été retenu ici. Votre laisser-passer vous a été délivré par la Kommandantur de Paris et vous permet de circuler librement et de rentrer chez vous. Il doit y avoir là quelque erreur.
- Monsieur le commandant, répondit mon père, ce sont des soldats allemands qui ont procédé aux vérifications d’usage et nous ont obligés à rester dans cette ville, considérant nos papiers sans valeur, parce que non identiques à ceux qu’ils voyaient habituellement.
- Monsieur, ces soldats sont habitués à contrôler de simples laisser-passer de la région, de couleur différente d’ailleurs, et ils n’ont pas prêté assez d’attention au vôtre. Mais qu’à cela ne tienne, vous n’avez aucune raison de prolonger votre séjour ici. Préparez donc vos bagages. Demain à neuf heures, un train va dans votre direction. Soyez prêts. Je viendrai en personne effectuer le contrôle et vous garantis que vous pourrez prendre le départ.
Ainsi fut fait. Le lendemain matin, après des adieux et des échanges d’adresses avec mes jeunes amis de rencontre et leur mère, nous nous rendîmes à la gare pour l’heure indiquée.
Le commandant était bien là. Il nous attendait d’ailleurs et, d’une façon très courtoise, nous permit de monter dans le train, disant même à mon père combien il était désolé de ce malentendu.
Cette fois nous étions sûrs d’arriver au bout du voyage. A trente kilomètres de l’arrivée, nouvelle coupure de voie ferrée. Encore huit kilomètres à pied. Ce n’était pas très long mais avec tout cet amoncellement de valises, sacs, vêtements, sans oublier les deux bambins à porter sur le dos, sous une chaleur accablante, cela nous parut pénible. Tant bien que mal nous arrivâmes tout de même à la gare suivante où un train nous conduisit enfin jusqu’à la ville la plus proche de notre maison. Nous étions enfin parvenus au terme de notre voyage. Seuls, trois kilomètres restaient à parcourir, mais c’étaient les derniers. Nous avions l’impression d’avoir des ailes et même nos bagages nous semblaient plus légers. Quelle hâte d’arriver ! Encore quelques minutes … Encore ce tournant. C’est là que la jeune femme qui nous accompagnait, retrouvant sa maison et son mari, nous quitta.
Mais que les peupliers avaient donc grandi… Encore quelques mètres et nous y étions. Nous étions devant chez nous.
C’était le 3 septembre 1940, en fin d’après-midi.