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Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

Souvenir des années de guerre - 7

Avertis des dommages subis par notre maison, nous nous étions donc préparés à un spectacle peu réjouissant. Mais devant celui qui s’offrit à notre regard incrédule, notre stupeur n’avait d’égale que notre désarroi. Cela ne pouvait être vrai. C’était un cauchemar.

Les tuiles, si rouges et si fraiches de notre toiture n’étaient plus qu’un souvenir. Brisées, elles gisaient, éparpillées jusque dans les champs . Les vitres avaient volé en éclat sous le choc des bombes tombées à proximité et des balles dont les traces restaient visibles sur le mur jonchaient le sol. A l’entour, ce n’étaient que débris de toutes sortes et nous devions bien regarder où nous posions le pied, apercevant parfois une grenade, signe évident d’une violence bien plus déchainée par la guerre en ce coin de Lorraine que dans le Sud-Ouest où nous vivions si paisiblement.

La porte d’entrée, largement ouverte, laissait apparaître un tas de décombres formés par l’effondrement de quelques murs de cloisonnement.

Ces décombres  obstruaient le passage et il fallut d’abord et avec prudence, armés qui d’une vieille planche, qui d’un morceau de fer pouvant servir de pelle, en retirer le plus gros avant de pouvoir enfin pénétrer dans le corridor et les autres pièces.

C’était encore pire que nous ne l’imaginions. Non seulement plusieurs cloisons étaient tombées, mais le plâtre des murs restants et des plafonds tombait en morceaux après les quelques pluies précédentes. Le buffet de cuisine, fabriqué par mon père, était renversé et son contenu brisé se répandait sur le sol. Tables et chaises avaient disparu ainsi que les armoires. Seul un vieux lit très lourd, taché par les pluies, démuni de son matelas, trônait dans une des pièces au mur crevé.

Par les fenêtres démunies de leurs vitres, un spectacle effarant s’offrait à nos yeux. La plaine était toute bosselée. Des monticules de terre s’élevaient partout, qu’il s’agisse de tranchées creusées par les soldats ou de trous faits par les obus. Des barbelés tendus dans tous les sens et à demi arrachés  achevaient de donner à ce paysage  l’aspect de désolation qui suit les cataclysmes, et même les quelques fleurs des champs repoussées sur ce sol ravagé ne parvenaient pas à l’effacer.

L’accès à notre grenier se faisait par une trappe. Je m’y hissai comme je pus, m’aidant d’un monticule de débris situé juste au dessous.  Par la toiture découverte, j’apercevais le ciel, si serein qu’en le regardant jamais on aurait pu imaginer le bouleversant spectacle d’ici bas.

Me faisant cette réflexion, je baissai machinalement les yeux et, soudain, j’aperçus, presque à mes pieds, le violon de mon père, cet instrument qui avait joué un si grand rôle dans ma courte existence, brisé en mille morceaux. Cet événement apparemment sans grande importance m’a encore blessée plus cruellement que le reste, et soudain j’ai eu la sensation qu’un être malfaisant venait également de briser mon enfance.

Aussitôt je redescendis. Ma mère se tordait les mains de désespoir, répètant sans cesse :

- Sainte Mère de Dieu, Sainte Mère de Dieu, qu’allons-nous faire ?

Consterné, mon père regardait autour de lui, ayant visiblement du mal à admettre la réalité. Puis, dans un sursaut d’énergie, il dit :

- Cesse de gémir, Maria. La nuit va vite tomber. Sors les sandwichs du sac à provisions, ainsi que le reste de café froid . Nous allons manger. Ensuite, nous tacherons de prendre un peu de repos sur ce vieux lit. A chaque jour suffit sa peine et il sera encore temps d’aviser demain.

Il rajouta :

- Dieu merci nous sommes arrivés avant la mauvaise saison et, avec un peu de chance, nous aurons peut-être le temps de nous organiser pour l’hiver.

Notre frugal repas terminé, nous nous sommes enroulés dans nos vêtements une fois de plus et étendus sur le sommier de ce grand lit. Mais il faisait plus chaud que sur le sol des wagons militaires de la gare d’Austerlitz, nous étions enfin chez nous, même si notre maison était ouverte à tous vents. Aussi est-ce rapidement que nous nous sommes endormis d’un sommeil sans rêve.

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