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Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

Papy

A mon arrivée, deux clochards devisaient, assis à même le sol, le dos calé contre le mur de la boulangerie où je viens régulièrement chercher mon pain, en même temps que j’emmène mon chien pour sa sortie matinale.

Je les connais de vue et j’imagine qu’ils squattent dans un des lopofa* condamnés, au bord de la forêt, tout au bout d’un quartier d’immeubles des années 60. L’idée m’en est venue un jour que nous nous sommes croisés sur le chemin qui longe l’Iton entre Navarre et Saint Taurin, et avons échangé quelques mots.

J’attachais Steppe devant la boutique, comme à l’habitude , lorsque l’un d’eux m’a hélé.

- Hé Papy !

Je n’ai pas immédiatement réalisé que ce « Papy » s’adressait à moi, et l’homme m’a interpellé de nouveau.

- Hé Papy ! C’est bien un épagneul ton chien.

J’ai acquiescé et je me suis approché.

Il y en avait un à la maison quand j’étais petit, m’a dit l’homme. C’était celui de mon grand-père. C’est un chien très gentil.

Il s’est levé pour donner à Steppe une caresse. J’ai souri. Je crois qu’on ne m’avait jamais appelé « Papy ».

Papy, c’est ainsi que l’on désignait mon beau père, et j’aurais détesté que mes petits-enfants m’appellent ainsi.

Je n’aurais pas davantage aimé Pépère, comme on nommait mon grand-père maternel. Pépère et Mémère, Szczepan et Antonina, un couple que la vie avait endurci.

Ils n’étaient ni l’un ni l’autre des parangons d’affection. Trop de tâches à accomplir, trop de malheurs passés, et qui vous restent cloués à l’âme, et sans doute trop peu d’enfance. Maman, dans les souvenirs qu’elle a rédigés n’évoque que très brièvement leur vie d’avant qu’ils se marient. De Pépère elle ne dit rien d’ailleurs. Quant à l’enfance de Mémère, elle ne lui consacre que deux lignes.

Elle m'en a dit davantage en revanche dans les rares moments où elle se confiait.

Ma grand-mère a été orpheline de père très tôt. Elle avait à peine sept ans. Il fallait bien survivre dans cette campagne polonaise, que j’ai eu l’occasion de visiter des années plus tard, et où j’ai imaginé sans difficulté qu’à l’aube du vingtième siècle il se pouvait bien qu’on y crève de faim.

Sitôt son père mort, la gamine a dû accompagner sa mère, Tekla Krenzel, dans les travaux des champs, devenant elle aussi une journalière. Puis Tekla s’est remariée, avec un certain Kasmarek, et il est arrivé ce qui, à l’époque, arrivait souvent lors d’un remariage. Les enfants du premier lit n’étaient plus vraiment les bienvenus.

Une autre fois, maman m’a évoqué plus avant les difficultés de celle qui deviendrait sa mère, me parlant de choses qu’elle a pudiquement habillées pour ne pas me les découvrir vraiment, et qui seraient advenues quand la gamine est devenue pubère.

C'était souvent comme cela dans les campagnes à cette époque, avait-elle conclu. Puis elle avait parlé du froid qu'il faisait dans la Pologne de 1900, de la neige, et des loups qui, parfois, se rapprochaient dangereusement des habitations.

Toujours est-il en tout cas que la petite Antonina avait été envoyée, à presque treize ans, travailler en Allemagne dans une immense exploitation agricole. Ce serait d’ailleurs mon grand-père, un jeune gars débrouillard de dix-sept ans, qui aurait été à l’origine de son recrutement, et qui finira par l’épouser.

Ils venaient l'un et l'autre de deux villages proches d'une douzaine de kilomètres, Kuszyna et Mazaniec où la famille du côté de mémère est toujours implantée d'ailleurs. Lorsque j'ai séjourné en Pologne en 1966, c'était à Lipnik que nous avons logé, dans la ferme d'une grand-tante. Lipnik est un tout petit pays qui se situe entre Kuszyna et Mazaniec, à proximité de Wielun

Mémère avait quitté Mazaniec, ou Lipnik, dans le courant de l'année 1911. Trois ans plus tard, la grande guerre commençait. On a interdit à mes grands-parents, comme à tous les Polonais qui y travaillaient, de quitter la ferme. Et ils n’ont réussi à en partir qu’après la fin du conflit. Voilà qui, au moins, aura sans doute sauvé la vie de mon grand-père, et permet que je sois ici aujourd'hui. 

 

* Logement Populaire et Familial. Blocs d'immeubles des années 50-60, au moment de la reconstruction.

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