Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
13 Octobre 2024
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Chapitre 4
Dans mon récit, je ne crois pas avoir encore dit que mes parents ne craignaient pas les Allemands, ayant vécu assez longtemps parmi eux au temps de leur jeunesse.
Dès l’âge de treize ans ma mère avait été obligée de quitter son pays natal et avait réussi à gagner honnêtement sa vie chez un grand propriétaire terrien, en Allemagne. Habituée aux travaux agricoles depuis sa petite enfance, orpheline de père, obligée de gagner son pain dès l’âge de sept ans, elle se trouva donc heureuse dans ce pays où tous les jours elle mangeait à sa faim.
Mon père, lui, avait dix-sept ans lorsqu’il se retrouva dans la même propriété agricole. Ils s’étaient connus là et y avaient passé une grande partie de leur jeunesse, parvenant non seulement à acquérir le nécessaire, mais aidant encore leurs parents ou frères et sœurs plus jeunes restés dans un pays où la misère régnait.
Ils s’y étaient mariés et mon frère y avait même vu le jour. Ayant donc gardé un excellent souvenir d’une dizaine d’années passées en Allemagne, ainsi qu’une bonne opinion de ses habitants, ils ne pouvaient supposer que depuis vingt ans qu’ils en étaient partis, tout avait pu y avoir terriblement changé.
Naturellement, nous étions en période de guerre, mais durant la précédente, bien que l’autorisation de retourner dans leur pays leur soit refusée, pendant toutes ces années, il ne leur avait été fait aucun mal. Ils avaient connu de bons et de mauvais Allemands, comme on trouve de bons et de mauvais individus dans chaque pays, pensaient que les bons devaient toujours exister et qu’il suffisait de les découvrir et faire appel à leurs sentiments.
Aussi le lecteur comprendra-t-il le geste de mon père qui ne s’occupa nullement des recommandations inscrites en très grosses lettres sur le panneau de l’entrée, ni des conséquences, très graves sans aucun doute s’il était surpris par la sentinelle, auxquelles il nous exposait tous. Peut-être était il naïf, mais comment soudain se mettre à craindre terriblement ceux parmi lesquels il avait vécu tant d’années et qui, bien que devenus soldats ennemis parce que la guerre existait, n’en restaient pas moins à ses yeux des êtres humains et capables d’humanité si on savait toucher leur cœur. Lui, un homme simple, comment aurait-il pu deviner combien cette guerre était différente des autres et combien le cœur de bien des Allemands avait changé, animé par un esprit cruel, aveugle et fanatique.
Si mon père avait pu se douter un seul instant de ce qui risquait de nous attendre à la suite de son geste s’il était surpris, il serait aussitôt retourné en courant à la gare d’Austerlitz. Mais comment aurait-il pu le savoir ?
Aussi, arrivant dans cette petite impasse et regardant autour de lui, il s’y vit seul. Une fenêtre du bâtiment était largement ouverte. Le crépitement d’une machine à écrire résonnait dans cet endroit silencieux et désert. Il se dirigea franchement vers cette fenêtre et se trouva nez à nez avec une jeune femme qui, entendant un bruit de pas, jetait un regard au dehors.
C’était la secrétaire du commandant. La première surprise passée, elle s’adressa à mon père d’un ton sévère, lui demandant en langue allemande :
- Que faites vous ici ? Qui vous a permis d’y venir et pourquoi n’attendez vous pas votre tour, comme les autres ?