Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
1 Octobre 2024
Chapitre 2
Gare d'Austerlitz
Une jeune femme habitant dans le voisinage, accompagnée de deux enfants âgés de deux et trois ans, ainsi que deux Italiens, le père et son fils Marcello qui avait dix-neuf ans, se joignirent à nous pour ce voyage dont l'issue était plutôt incertaine.
Nous étions Polonais, notre jeune voisine également. Compte tenu des lois allemandes prises envers les gens de notre race, l'entreprise était plus qu’hasardeuse.
Mais mes parents ignoraient la crainte et, s'ils jugeaient qu'une seule chance de rentrer chez eux leur était offerte, ils n'hésitaient pas à la tenter, se fiant à leur bonne étoile. N'avaient-ils pas déjà obtenu un laisser-passer jusqu'à Paris ! C'était bon signe.
Quant à moi, bien trop jeune pour me rendre compte de ce genre de réalité, je ne m'inquiétais nullement et ne voyais dans notre expédition que la série d'aventures qu'elle ne pouvait manquer de nous apporter.
Jusqu'à Paris, en gare d'Austerlitz, notre parcours à travers la France s'est déroulé sans incident. Nous commencions déjà à sourire de nos appréhensions. Tout s'était effectué dans les meilleures conditions et rien ne laissait présager qu'il en serait autrement durant le reste du voyage.
Aussi, grande fut notre déception quand, après avoir vérifié nos papiers, deux officiers allemands nous intimèrent l'ordre de nous installer dans cette gare et de ne plus en bouger sans autorisation. Cela nous aurait été bien difficile d'ailleurs. Pour sortir de la gare, il fallait passer devant une sentinelle armée. Un peu plus loin était établi un poste de garde. On n'avait le droit de s'y adresser qu'en cas d'urgence.
Il ne nous restait d'autre solution que d'obéir aux ordres donnés. Saisissant nos bagages, perdus dans cette gare immense, nous regardions de tous côtés, ne sachant où aller. Nos pas nous dirigèrent vers ce qui autrefois semblait être un buffet de gare mais était devenu un gigantesque campement séparé en deux parties. Dans l'une, quelques rares tables et chaises, toutes occupées d'ailleurs, étaient placées çà et là. L'autre partie était réservée aux grands malades, aux mourants, gisant sur des lits de camp.
La foule, très cosmopolite, grouillait dans cette salle. Des familles entières en ayant assez d'être debout s'asseyaient où elles le pouvaient, sur des valises, sur leur baluchon, sur une couverture et même sur le sol. Les enfants pleuraient et cherchaient refuge auprès de leurs parents, eux même épuisés, quelques-uns séjournant en ce lieu sinistre depuis quelques semaines déjà.
Tout au fond de la salle, c'était la distribution de soupe gratuite pour toute cette foule lasse et affamée. Chacun muni d'un récipient quelconque allait chercher sa part. Il fallait attendre longtemps, très longtemps, mais la quantité était suffisante pour satisfaire tous les appétits.
La nuit tombait. La fatigue commençait à s'emparer de nous et notre estomac criait famine. Quelques personnes se trouvant visiblement en ce lieu depuis longtemps déjà et craignant sans doute qu'un nouvel arrivé ne leur ravisse l'endroit habituel où ils passaient leurs nuits, avalèrent rapidement leur repas et se hâtèrent en direction d'une salle d'attente libérant ainsi une des tables. Marcello, rapide comme on peut l'être à son âge, bondit dessus et nous réussîmes enfin à nous retrouver dans une position plus confortable. Mais, tenant à la conserver, il nous fallut aller chacun à notre tour faire la queue pour avoir notre ration de soupe.
Depuis quatre heures du matin, nous n'avions mangé que des sandwichs et elle nous parut délicieuse.
De plus, un grand panneau nous informait que tout le monde y avait droit midi et soir. Tout au moins nous étions sûrs de ne pas mourir de faim. En dehors de ces repas, il n'y avait rien d'autre, ni pain , ni café. Rien que de l'eau pour nous désaltérer. Heureusement, nos bagages étaient encore plein de provisions et cela nous aidait beaucoup.
Après ce repas bien chaud, le sommeil commençait à nous envahir et l'idée d'un bon lit se présenta à notre esprit. Les deux bébés dormaient déjà, un dans les bras de sa mère, l'autre dans les bras de la mienne. Libérant notre table sur laquelle se ruaient déjà d'autres personnes, nous reprîmes nos bagages, nous mettant à la recherche d'un endroit pour dormir. Dans les salles d'attente, tout était occupé. Sur les quais, notre effarement fut grand devant la multitude de gens que nous voyions, allongés sur un peu de paille, leurs enfants serrés contre eux, essayant ainsi de les protéger du froid de la nuit, grommelant parce que nous venions les déranger.
Un soldat allemand passait près de nous. S'adressant à lui, mon père lui expliqua que depuis près d'une heure nous cherchions en vain un endroit pour y passer la nuit. Après un instant de réflexion, le soldat nous dit de le suivre, se dirigeant vers un train militaire, il nous donna l'autorisation de nous y installer, mais à l'étage seulement.
En effet, ce train était muni d'un étage, ce qui ne manquait pas de me surprendre, n'en ayant encore jamais vu.
Heureux d'avoir enfin trouvé un gîte, nous nous sommes installés de notre mieux. Mais quelquefois le mieux n'est pas suffisant. Autant les journées étaient étouffantes, autant les nuits étaient glaciales en cette fin du mois d'août. Les banquettes du compartiment étaient si courtes que seuls les bébés ont pu y être déposés, recouverts, l'un du manteau de leur mère, l'autre d'une veste de mon père.
Nous-mêmes devions dormir sur le sol, sans une couverture, n'ayant pas prévu une telle situation, enroulés dans le peu de vêtements chauds que nous possédions dans nos bagages et grelottant toutes les nuits.