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Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

De retour

Mon père, Primo

Il y a belle lurette que je ne suis plus venu. J'ai laissé en plan tous mes rituels, y compris ceux d'écriture, et je me suis jeté dans les remous d'une campagne électorale.

Je croyais pourtant avoir définitivement rompu depuis 2020 avec la vie publique, et particulièrement mon engagement d'élu. Les événements m'y ont raccroché. Voilà que j'ai présenté ma candidature à la mairie d'Evreux ... et à soixante quatorze ans !

Ce n'est pas ma liste, Evreux en Commun, qui a gagné. Le maire a été reconduit, après une quadrangulaire au second tour et une abstention quasi historique. La moitié des électeurs ont boudé les urnes et le score du "vainqueur" laisse à penser que moins d'un électeur sur cinq a réellement validé son projet. Cela confirme qu'au pays des Lumières et des droits de l'homme, la démocratie est bien entrée en hibernation.

J'ai essayé de mener une campagne propre, sans populisme ni promesses intenables, et en respectant mes adversaires. Ce n'était pas toujours une ligne facile à tenir dans un contexte de fortes tensions entre des candidats de droite qui confondaient argumentaire et invectives, quand ils ne se laissaient pas aller à l'insulte. Je l'ai tenue pourtant et je crois que mes colistiers m'en savent gré.

Est-ce lié à l'âge qui me fait souvent revenir à des goûts ou des parfums que je croyais avoir oubliés ? Je n'ai cessé durant ces moments, de songer à mes maîtres, à ces morales laïques ou religieuses qui ont structuré ma personnalité dans l'enfance et les prémices de mon adolescence. Se sont mêlés un enseignement chrétien où la merveilleuse simplicité d'un François d'Assise côtoyait l'intelligence complexe du discours des Jésuites, et l'enseignement de ces grands-hommes que l'apprentissage, plutôt précoce et poussé, du latin et du grec m'ont amené à fréquenter. Petit séminaire oblige.

J'ai beaucoup lu, de l'âge de dix ans peut-être jusqu'à mes vingt-cinq ou trente ans à partir desquels le rythme de la lecture s'est ralenti, en même temps que se densifiaient les moments de ma vie. Durant mes premières années de jeunesse, je lisais jusqu'à un livre par jour. 

C'est sur ce socle d'une éthique que d'aucuns jugent désuète que j'ai fait campagne. Peut-être parce que celles et ceux que je rencontrais dans les déambulations qui rythmaient mes jours et mes semaines ressemblaient un peu à mes copains d'école, à mes oncles et mes tantes, au petit monde qui vivait dans les Castors de Saint Charles, après les avoir construits de leurs mains, à l'armée des ouvriers, fiers de leur travail (je veux croire en tout cas qu'ils l'étaient),  qui s'écoulait en un long fleuve dans la rue par les portes de l'usine à six heures, quatorze heures et vingt deux heures. 

Mon père en, faisait partie Il a longtemps fait les Trois huit, travaillant une semaine de 2 à 10, puis une de nuit, puis une de 6 à 2 ... et ainsi de suite toute l'année, exception faite des trois semaines de congés payés. L'usine ne s'arrêtait jamais et crachait le feu jour et nuit.

Il ne s'invitait plus dans mes rêves depuis longtemps et, curieusement, il y est revenu quelquefois durant ces derniers mois de campagne. Davantage maçon que sidérurgiste. Mais n'était-il pas un maçon de la sidérurgie lui qui se préoccupait, de par son emploi même, du garnissage des convertisseurs?

 

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