Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
25 Août 2024
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Petite fête champêtre aujourd'hui pour les douze ans de la petite fille de Marie-Anne. Je lui ai offert, pour ma part, un chargeur rapide pour son téléphone, et écrit une petite carte où je lui disais à quel point fêter ses douze ans marquait une étape importante dans la vie d’un enfant. C’était à mon époque, lui ai-je écrit, l’âge où les garçons passaient des culottes courtes au pantalon.
Elle s’en est étonnée à voix basse auprès de sa grand-mère qui a dû lui expliquer que les culottes courtes que j’évoquais n’avaient rien à voir avec les petites culottes.
Les références changent avec les générations et conduisent parfois à des contresens. Et il arrive même que ce soit tout un langage qui disparaisse.
J’ai voulu par exemple, il y a quelques mois, faire découvrir à Camille le film Les tontons flingueurs que je lui avais présenté comme un petit délice, un film culte de ma génération. Au bout d’une quinzaine de minutes, je me suis rendu compte qu’elle avait décroché. Et elle m'avait alors expliqué qu'elle ne comprenait rien aux dialogues.
Je me suis souvenu de ma découverte du Gargantua, des efforts qu’il m’avait coûtés, et du plaisir aussi que m’avait ensuite procuré sa lecture. Mais il s'agissait alors de le lire et j'avais tout le temps de le faire et de consulter au besoin un glossaire. A la différence de Camille qui devait saisir au vol le sens des répliques.
J'avais dix ans et je venais d'entrer en sixième lorsque j'avais emprunté cet ouvrage à la bibliothèque du lycée où nous avait emmenés madame Peters, notre professeur de lettres.
J'avais feuilleté quelques livres qu'elle nous avait recommandés et d'autres pris au hasard. Je m'étais soudain arrêté sur une édition de Gargantua illustrée par Gustave Doré. Ce sont les illustrations d'abord qui m'avaient emporté, puis la richesse et la truculence du langage. D’évidence je n’en connaissais pas tous les mots, mais leur consistance était telle que je les dégustais avec bonheur. Madame Peters, m’avait demandé si c’était vraiment ce livre là que je voulais emprunter, avec le ton de quelqu'un qui aurait préféré que j'en choisisse un autre. Elle m’en avait souligné la difficulté de la langue. Mais sans doute ses réticences tenaient-elles davantage au contenu de l'ouvrage que Rabelais n’avait probablement pas destiné à des enfants.
J'avais insisté et elle m'avait laissé le prendre. Je crois que c'était une enseignante remarquable.
Je ne sais pas à quel âge on était censé quitter l’enfance au temps de Rabelais. Dans la vie d’un gamin du début des années cinquante en revanche, c'était par deux portes successives qu'on en sortait : la communion solennelle à douze ans, et, à quatorze ans, la fin de la scolarité obligatoire et le certificat d'études. A douze ans on laissait les culottes courtes et, à quatorze ans, on avait le droit d'entrer à l'usine comme apprenti. Et un jour où j'avais demandé à maman quand j'aurais le droit de fumer, comme le faisaient les grands à l'arrière du bus qui nous conduisait au lycée,
- Quatorze ans, m'avait-elle répondu.
Cela n'a pas empêché que je fume en cachette, dès onze ans, des P4 que j'achetais au Petit Bazar à Longwy-Haut, ou des bouts de liane de clématite que l'on appelait du "Bois Fumant", et qu'on se passait entre copains, assis sur de vieilles pierres dans les remparts de la ville, en face du lycée.