Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Au pied du crassier

Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien

Souvenirs des années de guerre... Et un peu avant Chap 1

Maman à 17 ans

A ce journal à rebours, je veux ajouter, chapitre après chapitre, les souvenirs que maman a rédigés sous une forme parfois un peu datée. Son texte date des années 60, et je le livre, brut, sans aucune autre correction que parfois, très rarement, une faute de syntaxe. Maman , lorsqu'elle écrit ces mots, est âgée de 30 à 40 ans et elle ressent l'impérieux besoin de revenir sur des années d'enfance avec lesquelles elle n'a pas encore réglé les comptes. La plupart des personnages qu'elle évoque et dont elle a changé les prénoms, sont nés à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. Sa famille est arrivée dans le bassin sidérurgique de Lorraine en 1920. Si elle-même est née en France en 1928, son frère est né, sur le chemin de la migration familiale, en Allemagne, deux ans après la fin de la grande guerre. J'ai évoqué à gros traits cette histoire dans "Grand Mamie a des origines", publié sur short édition et lu plus de 20 000 fois si j'en crois les statistiques du site.

Maman à 93 ans

Chapitre 1

 

- Hela*, Hela ! Va fendre du bois pour le feu ! Hela ! Va casser du coke ! Hela ! Prends un panier et va ramasser les pommes de terre ! Hela ! Rapporte de l'eau pour les bêtes ! Hela ! Hela ! Hela !

Depuis trois semaines déjà, mon prénom résonnait du matin au soir, répété inlassablement par ma mère, au point que j'en étais venue à le haïr.

Au milieu de la nuit, bien souvent, je m'éveillais brutalement, croyant l'entendre encore, et me rendormais d'un sommeil agité, entrecoupé de cauchemars.

Jusqu'à présent, j'avais aimé ce prénom, héritage de ma grand-mère paternelle, et je n'aurais jamais imaginé que naîtrait un jour où je le prendrais en grippe. Cela devint pourtant le cas. Mais pour l'expliquer, il me faut d'abord retourner de quelques semaines en arrière, au 18 août 1940.                                                       

J'étais à quelques semaines de mes douze ans. Cette journée est restée gravée dans ma mémoire, puisqu'à cette date précise, nous avons quitté la quiétude du petit logement de réfugiés qu'une petite commune de Gironde avait mis à notre disposition au début de la guerre, essayant ainsi, comme pour tant d'autres gens venus tout comme nous de l'est de la France, de nous éviter le pire dans ce secteur si proche de l'ennemi.

Près de dix mois s'étaient écoulés depuis notre arrivée dans ce petit village. C'était suffisant pour nous avoir permis d'apprécier la bonté, la générosité de ses habitants qui ne savaient que faire pour nous rendre la vie agréable, essayant d'atténuer si possible la tristesse d'une séparation obligatoire avec les êtres qui nous étaient chers. En effet, ma sœur, mon frère et mon beau-frère se trouvaient dans une autre partie de la France. Très inquiets sur leur sort, nous venions de recevoir de leurs nouvelles depuis quelques jours.

Nos voisins les plus proches étaient devenus pour nous de véritables amis. Leur désir était d'ailleurs de nous voir rester définitivement parmi eux.

Cette idée souriait à mes parents, mais en 1938, ils venaient à peine de terminer la construction de notre maison dans un coin de Lorraine. Le courrier ayant recommencé à circuler, bien que lentement, ils avaient reçu d'un voisin une lettre leur disant qu'elle avait subi quelques dégâts. Aussi, rejetant la tentation de rester dans cet endroit où nous avions été si heureux, songeant que si nous ne retournions pas tout de suite chez nous, le fruit de longues années de labeur et de privations serait définitivement perdu, ils décidèrent de partir.

Nos amis, pleins de compréhension, approuvèrent leur projet, le trouvant raisonnable.

C'est ainsi qu'après des adieux émouvants avec ceux qui nous avaient accueillis d'un cœur si généreux, leur ayant promis de revendre notre maison dès la fin de la guerre afin de revenir vivre auprès d'eux, nous sommes partis, nous lançant dans ce qui, en d'autres circonstances, eût été un simple voyage mais, en cette époque, devenait plutôt une aventure.

* Diminutif de Helena

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article