Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
1 Août 2024
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Mon père, c’était ce peuplier devant la maison. Je les croyais aussi souples et solides l’un que l’autre. Aussi protecteurs, bien que le peuplier ait régulièrement suscité à ma mère quelque crainte par temps d’orage.
Elle était terrifiée à l’idée que le vent ou la foudre puisse l’abattre sur le toit de notre maison. Et je crois que cette angoisse lui venait de sa propre enfance, lorsqu’elle habitait la baraque au bord du bois de Saint Charles. Ou peut-être lui venait-elle de sa mère ou de sa grand-mère dont, paraît-il, la chaumière avait entièrement brûlé.
Le peuplier, c’était pour moi, une sorte de totem.
Je rêvais de l’escalader jusqu’à toucher le ciel, puis de m’enfouir dans le doux berceau d’un nuage et me laisser porter dans sa nacelle devenue vaisseau. Je n'avais jamais vu de bateaux encore, ni la mer que je ne connaissais que par les images du premier livre qu’on m’avait offert, une édition pour enfants de « Ravi le corsaire ».
Je n’avais pas encore six ans, mais je lisais déjà.
Louis, mon parrain en était très fier.
Curieusement je le nommais « Tonton Louis », et c’est Léone, sa femme et la sœur ainée de ma mère que nous appelions tous « Marraine ». Sans doute était ce parce qu’elle était la marraine de Martine, mon ainée de près de trois ans et que nous l’avions donc, Richard et moi, toujours entendu nommer ainsi ; à moins que Léone n’ait simplement détesté l’idée qu’on accole à son prénom la qualité de "Tata" et qu'on nous ait interdit de le faire.
Louis, c’était pour moi un second père et il était, comme papa, de la race des peupliers, solidement planté, et caressant le ciel en de longs frémissements. Fragile pourtant. Sur le seul cliché qui me reste de lui, il regarde la pose maladroite du gamin que je suis encore malgré mes douze ans, le lycée, ma communion et les jambes longues de mon pantalon. Il a quarante-cinq ans et les cheveux blancs.
Ils ont blanchi en une nuit durant la guerre, lorsqu'il s'est éveillé dans une morgue en Allemagne, déjà empaqueté, déjà étiqueté. Je me suis inspiré de son histoire dans un texte très court publié sur short édition en 2016 et intitulé Après l'orage.
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Si je ne devais me souvenir que d’un échange avec Tonton Louis, ce serait de ce conseil qu’il m’a donné un jour d’été.
Nous nous promenions dans la sapinière de Saint Charles, le long des travaux de percement de la nouvelle route. J’avais une douzaine d’années et je marchais en regardant mes pieds. Tonton Louis était venu à ma hauteur.
Je crois qu’il devinait mes doutes, ma timidité, toutes les fragilités de l’adolescent que j’avais dû commencer d’être bien trop prématurément, à l’âge de dix ans, lorsque je suis entré au lycée Alfred Mézières à Longwy.