Journal à rebours d'un baby boomer. Un retour sur des moments d'enfance ou d'adolescence à partir des murmures du quotidien
30 Juillet 2024
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Enzo s’est enfin endormi, pour une sieste dont je ne sais combien de temps elle durera. A quatre ans, il répugne à perdre de son après-midi et n’accepte plus de se coucher que rarement. C’est d’ailleurs la première fois depuis dimanche qu’il s’endort ainsi, plus abattu je crois par la chaleur que par des journées que je suis contraint d’organiser à l’intérieur, et qui sont donc moins actives que les précédentes où il passait du vélo à la balançoire, de la balançoire au foot, du foot aux jeux d’eau dans la pataugeoire que j’ai très récemment achetée en prévision de ces quelques jours de juillet.
Depuis hier, il fait plus de 30-35° dehors et nous n’y sommes pas encore habitués. Pour l’instant, la Normandie où je vis avait échappé à la canicule qui s’installe sur le pays. On nous dit qu’elle ne durera pas. Mais la météo est devenue tellement imprévisible !
Les désordres du climat, de plus en plus nombreux et puissants m’inquiètent. Pour moi, à soixante-treize ans, cela n’a plus guère d’importance, même si j’ai gardé une immense ardeur de vivre. Mais je crains pour mes enfants, et davantage encore pour mes trois petites filles et mes deux petits garçons.
Je ne crois pas que la technologie pourra leur maintenir des conditions de vie convenables. Les fortes chaleurs, les inondations et des tempêtes de plus en plus violentes constitueront sans doute leur environnement d’ici quelques décennies, rendant invivables de plus en plus de territoires. Ce n’est pas de technologie qu’ils auront besoin. C’est d’un renversement culturel fondamental, du renversement de nos systèmes de valeur, de l’acceptation du fait que la nature n’est pas notre environnement, mais que nous en sommes partie prenante et qu’il faut renoncer à consommer sans limites pour vivre. Simplement vivre mais, ce faisant, communier avec la nature, communier avec la Vie.
Sommes-nous en effet si importants les uns et les autres pour sacrifier des espèces entières, animales, végétales, au dieu Tourisme par exemple ? En quoi aller s’agglutiner à l’autre bout du monde, avec des milliers de gens, dans un site qu’on ne verra même pas, tant l’espace et le temps nous seront comptés, est-il nécessaire ?
Sommes-nous si importants - et je pense aux nantis, dont je fais sans doute un peu partie. Je suis en tout cas à la frontière des 10% les plus riches – pour sacrifier des millions de nos frères en Humanité, nous appropriant leurs ressources, polluant leurs territoires, et leur imposant surtout nos valeurs de super-consommateurs dont ils n’avaient que faire jusqu’à ce qu’on leur explique à quel point leur vie manquait de sens sans ces choses inutiles que nous voulons leur vendre ou troquer contre ce qu’on leur vole ?
Mes petits-enfants, nos petits-enfants, auront à construire ce renversement culturel, ou à disparaître, comme disparaîtra l’Humanité tout entière. Comme ont disparu les dinosaures.
Mais les dinosaures n’y étaient pour rien, eux.
Je n’ai pas à donner de leçons. J’appartiens à cette génération du baby-boom qui a cru, ou volontiers accepté de croire, que l’on pouvait acheter, jeter, acheter… Qui a cru à la consommation comme facteur de croissance, et que l’on pouvait créer à l’infini des emplois dédiés à la fabrication de l’inutile quitte à râcler jusqu’aux dernières ressources de la planète que l’on s’est longtemps plu à imaginer infinies. Qui a cru que la consommation à l’infini pouvait se substituer à l’essentiel : la vie.
Ce journal à rebours, n’est qu’un retour à mon enfance, aux moments qui ont contribué à me construire, à ces découvertes faites pas à pas, à ces émerveillements et à ces terreurs aussi, et qui se mélangent à des moments plus contemporains et me font regarder mes petits-enfants à l’aune de ce que j’ai été moi-même. Mais n’est ce pas ainsi pour tous les grands-pères ?